Comment le blackout internet en Iran redessine le rôle du secteur privé

Iran, analyse d’une coupure internet sans précédent - partie 2/3

Comment le blackout internet en Iran redessine le rôle du secteur privé
Crédit : Pedram 6qa

La coupure internet en Iran, qui a “fêté” ses 60 jours le 27 février, est non seulement la plus longue que le pays ait connue, mais aussi la plus sophistiquée (Je vous en parlais ici). 

Si l’on manque encore cruellement d’explications plus détaillées sur le fonctionnement de ce système de contrôle du trafic internet, une chose est sûre : cette crise a mis en avant, peut-être davantage qu’aucune autre coupure internet, le rôle du secteur privé dans la censure numérique. 

En effet, en Iran, les entreprises privées ont à la fois été sur le devant de la scène comme adjuvants au pouvoir (parfois malgré elles) et comme soutiens au contournement de la censure.

Le 8 janvier, le trafic internet en Iran a chuté brutalement sur une période de plusieurs heures, jusqu’à tomber à un niveau pratiquement nul à 18h:45 heure universelle (UTC). 

Dans un article de blog, David Belson, responsable de l’analyse des données chez Cloudflare, indique une réduction de 90% du trafic internet venu du pays, une chute qui concerne aussi bien MTN-Irancell (AS44244), le plus gros fournisseur d’accès à internet (FAI) du pays, que les deux autres opérateurs majeurs, la Mobile Communication Company of Iran, ou MCCI (AS197207) et la Telecommunication Company of Iran, ou TCI (AS58224).

MTN, entreprise privée rentrée dans le giron du régime

Le cas de MTN-Irancell est particulièrement parlant pour expliquer le rôle du secteur public dans la censure numérique en Iran.L'opérateur iranien, qui compterait un peu plus de 2 000 employés, n’est ni entièrement privé, ni entièrement public. 

En effet, MTN, géant sud-africain des télécoms, possède 49% de MTN-Irancell. Toutefois, en septembre 2025, le site d’actualité dédié aux financements dans les secteur privé et aux investissements économiques GuruFocus, rapportait que Ralph Mupita, le PDG de MTN, a assuré que les actifs du groupe dans MTN-Irancell étaient gelés à la suite de sanctions états-uniennes. Le site expliquait d’ailleurs que MTN avait voulu quitter le marché iranien depuis des années et que Mupita n’a désormais plus aucun pouvoir décisionnaire sur l’entité télécoms en Iran. 

Routeur Z6000 de la société MTN-Irancell. Crédit : Mobin2008

Par ailleurs, les 51% restants des parts de MTN-Irancell appartiennent à des organisations liées au régime d’Ali Khamenei.

Si le détail exact des entités impliquées dans le fournisseur d’accès à internet est difficile à certifier, plusieurs sources évoquent la TCI, entreprise d’Etat, l’Iran Electronic Development (IEDC) et Kiyan Saynpaniz International (KSP), liées au ministère iranien de la Défense, et surtout Gostaresh Electronic Sina, une filiale de la Mostazafan Foundation, une fondation directement liée au guide suprême Khamenei. 

Créée en 1980 lors de la Révolution islamique et héritant des infrastructures de la Pahlavi Foundation, fondation liée au chah d’Iran, la Mostazafan Foundation est la deuxième entreprise d’Iran, derrière la National Iranian Oil Company, d’après le site Iran International.

La fondation aurait 350 filiales dans divers secteurs (agriculture, télécoms, transports, tourisme, bâtiments et travaux publics, mines, médias…) et plus de 200 000 employés, d’après Iran International.

MTN-Irancell serait sa filiale la plus lucrative, si l’on croit un rapport de la fondation daté de 2016.

Selon National Security News, au-delà de sa structure, MTN-Irancell entretient des liens très étroits avec de nombreux appareils de l’Etat iranien, y compris le ministère iranien du Renseignement et de la Sécurité (MOIS), le Conseil suprême du cyberespace, l’armée régulière de l’Etat iranien et le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC ou pasdarans), une organisation paramilitaire dépendant directement du guide suprême - considérée terroriste par l’UE, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie ou l’Arabie saoudite.

Pour les auteurs de National Security News, on ne peut considérer MTN-Irancell ni comme une entreprise privée ni comme une entreprise publique. 

“Il s’agit de l’incarnation de l’establishment de la défense et d’institutions placées sous l’autorité directe du guide suprême, sommet de la structure du pouvoir en Iran”, indique le site.

Ainsi, dans un cas tel que la coupure internet de 2026, Irancell n’est pas dans la position d’une entreprise de télécommunications contrainte de se plier aux ordres de l’Etat. “Elle devient une infrastructure de communication intrinsèquement intégrée à l’appareil sécuritaire du régime”, poursuivent les auteurs de National Security News.

“Ainsi, lorsque les données de Cloudflare montrent que le réseau d’Irancell (AS44244) est pratiquement hors ligne pendant cette coupure, il ne s’agit pas d’une entreprise privée subissant des pressions étatiques. C’est l’establishment militaire qui mobilise son propre outil de communication pour isoler et réprimer la contestation.”

Et pourtant…

Fin janvier, plusieurs médias rapportaient que MTN-Irancell avait licencié son PDG, Alireza Rafiei, sans en informer le groupe MTN. Selon plusieurs sources concordantes, Rafiei a mis près de deux heures à couper les appels vocaux après avoir reçu un ordre du régime iranien le 8 janvier – un retard qui aurait provoqué la colère des actionnaires liés aux agences de sécurité iraniennes.

D’après plusieurs sites, Rafiei a été remplacé par Mohammad Hossein Soleimanian, un ancien officier militaire, qui aurait pris son poste le 18 janvier. 

FilterWatch, un site d’enquêtes dédiées aux droits numériques en Iran, soutenu par le Miaan Group, indique que Soleimanian a travaillé au sein de la Société iranienne des composants électroniques (SAGA), spécialisée dans la fabrication de composants électroniques de qualité militaire, soutenant la production de radars, de systèmes de guidage de missiles, de drones et d’équipements électroniques navals. Sa nouvelle mission, toujours d’après FilterWatch, “consiste à aligner pleinement Irancell aux politiques du régime”.

MyBroadband, site d’actualité sur l’industrie des télécoms, rapporte aussi que le groupe MTN n’a pas été consulté sur la nomination de Soleimanian et qu’il a adressé une lettre officielle au conseil d’administration de l’entreprise pour la contester.

Par ailleurs, Coupe Circuit a découvert qu’un certain Bijan Abbasi Arand, nommé PDG de MTN-Irancell en 2019, faisait toujours figurer ce rôle sur son profil LinkedIn à l’heure d’écrire ces lignes, en plus d’un poste de conseiller auprès du ministre iranien des Technologies de l'information et de la communication (“Senior Advisor to the Minister of ICT”, en anglais).

Le secteur privé iranien fortement impliqué dans l’appareil d’Etat

Bien sûr, MTN-Irancell est certainement loin d’être la seule entreprise (semi)-privée à jouer un rôle dans l’appareil de censure numérique du régime iranien. 

Dans un rapport publié en 2020, l’ONG Article 19 montrait le rôle de TCI ou de ses filiales Mobile Communications of Iran (MCI) et MobinNet dans la censure du régime.

Par ailleurs, d’après un rapport de FilterWatch publié en janvier 2026, le gouvernement iranien aurait demandé à Yaftar et Doran, deux entreprises de cybersécurité, de déployer des outils d’inspection profonde de paquets (“deep packet inspection” ou DPI, en anglais), une technique d'analyse des flux passant dans des équipements réseau des opérateurs télécoms, afin notamment de détecter l’utilisation de VPN, en particulier ceux liés à un trafic utilisant le réseau d’internet par satellite de Starlink - dont nous parlerons plus tard.

Le cas le plus intrigant du rôle des entreprises privées iraniennes dans la censure du régime est celui des deux TSIT. Je vous raconte : Towse’e Saman Information Technology (TSIT), une entreprise iranienne qui vend des jeux mobiles, a une filiale, TS Information Technology (TSIT, également), enregistrée… à Shoreham-by-Sea, dans le sud de l’Angleterre, près de Brighton. 

Créée en 2010 par les frères Hadi et Mahdi Anjidani, cette filiale développe Gap Messenger, une application de messagerie instantanée en farsi, et Virasty, une plateforme de réseau social. 

Bien que Gap se revendique chiffrée de bout en bout et assure ne pas partager les données de ses utilisateurs à quiconque, FilterWatch assure que l’appli est partie prenante du système de contrôle de l’internet du gouvernement iranien - et donc est au service du régime.

Le journal britannique The Guardian a également relayé un rapport d’un média indépendant iranien qui affirme que Virasty compte Amir Mohammadzadeh Lajevardi, ancien vice-ministre iranien des Communications et chef de la Telecommunication Infrastructure Company (TIC, à ne pas confondre avec TCI), à son bord.

Par ailleurs, Mahdi Anjidani, le PDG de TSIT, s’est déjà exprimé en faveur du régime iranien dans les médias gouvernementaux.

Une pétition réclamant la fermeture de la filiale britannique de TSIT a été lancée sur Change.org.

En parallèle, le secteur privé iranien subit aussi largement les restrictions. D’après les calculs de Netblocks, le pays perdait 37 millions de dollars par jour lorsque la coupure internet était la plus drastique. Sans compter les commerces qui ont dû fermer soit en solidarité avec les manifestants, soit car leurs propriétaires ont eu des soucis avec les forces de l’ordre. 

Quid de la Chine et de la Russie ?

S’il existe bien un pan encore plus mystérieux que l’implication du secteur privé iranen dans le système de contrôle de l’internet en Iran, c’est bien celle des entreprises privées étrangères.

Dans un rapport fouillé publié en février, l’ONG Article 19 assure que le régime iranien collabore avec plusieurs entreprises chinoises pour développer son système de contrôle de l’internet, telles que ZTE, Huawei, Hikvision, Tiandy et Dahua. D’après l’ONG, cette coopération prend plusieurs formes : fourniture de matériel de surveillance physique et numérique, de logiciels de contrôle du trafic internet, de solutions de géo-positionnement par satellite (avec BeiDou, le concurrent chinois du GPS états-unien et du Galileo européen), contrats de sous-traitants aux entreprises iraniennes, etc.

L’un des aspects clés de l’aide de la Chine semble être la coopération des entreprises publiques et privées iraniennes avec les chinoises dans le déploiement de capacités de déployer des méthodes d’inspection profonde de paquets (DPI).

D’après une autre enquête, cette fois du média russe indépendant Agenstvo Novosti, certaines entreprises russes, notamment Protei, aideraient également l’Iran dans ce domaine.

Le privé comme allié au contournement de la censure

La crise en Iran a aussi mis en lumière le secteur privé qui aide à se défendre contre les restrictions numériques. Tout d’abord, Coupe Circuit insiste sur l’importance des entreprises comme Kentik, Cloudflare et Netblocks, qui documentent l’évolution du trafic internet venu d’Iran. 

Ensuite, il y a les entreprises privées qui fournissent des outils de contournement. Par exemple, les équipes derrière le VPN Windscribe ont promis aux Iraniens qu’elles faisaient de l’implémentation du protocole AmneziaWG sa “priorité”. AmneziaWG est un fork open-source (un logiciel qui reprend la base d’un autre logiciel mais en en modifiant certains attributs) de WireGuard, un des protocoles les plus utilisés par les fournisseurs de VPN commerciaux. 

Ce fork est conçu pour contourner la censure en masquant les signatures réseau identifiables par les systèmes de DPI utilisés par certains fournisseurs d’accès, notamment pour filtrer ou bloquer la connexion à internet pour certains utilisateurs. 

Évidemment, le cas typique d’une entreprise privée qui a soutenu le contournement de la censure est Starlink, le service d’internet par satellite de SpaceX, l’entreprise d’Elon Musk. Ce service a été d’une importance capitale pour certains Iraniens souhaitant conserver un brin de connexion (internet) au reste du monde.

Satellite Starlink. Crédit : Wikideas1

Bien que Musk ait rendu l’accès au service techniquement gratuit dans le pays et que les Etats-Unis auraient permis l’acheminement de plus de 6 000 terminaux, d’après le Wall Street Journal, Starlink n’en est pas moins officiellement interdit en Iran - et son utilisation peut même être apparentée à un acte de trahison de la nation. 

Le site The Cradle a rapporté que les forces de l’ordre iraniennes auraient saisi des terminaux Starlink dans les valises de diplomates européens.

Le gouvernement iranien a également fait pression auprès de l'Union internationale des télécommunications (UIT), l'agence de l’ONU chargée de réguler les technologies de communication, pour forcer SpaceX à cesser ses activités en Iran. Jusqu'à présent, l'ONU n'a pas donné suite à cette demande

Néanmoins, le fait que les terminaux Starlink doivent se vendre au marché noir rend leur achat extrêmement onéreux, dans un pays où la devise nationale, le rial iranien, a récemment dégringolé. 

De plus, plusieurs spécialistes, tels que Alp Toker, de Netblocks, ou Amir Rashidi, Iranien émigré à New York et directeur du Miaan Group, assurent que le régime iranien a utilisé diverses techniques, dont le brouillage GPS, pour rendre Starlink inutilisable dans le pays - des méthodes qui semblent avoir parfois été couronnées de succès.

De Starlink au direct-to-cell : le satellite, un produit d’avenir contre la censure ?

Pour de nombreux experts, l’épisode Starlink en Iran est à double tranchant, voire à triple tranchant, si une telle expression existait. D’un côté, il est difficile de ne pas louer SpaceX et, partant, Elon Musk, pour avoir rendu l’accès au service gratuit en Iran et, probablement, aidé le gouvernement états-unien à acheminer des terminaux dans le pays en crise. 

D’un autre, que l’accès de tout un pays repose majoritairement sur non seulement le secteur privé, mais une seule entreprise, inquiète. En effet, les potentiels concurrents de Starlink, tels qu’Amazon Leo (ex-Projet Kuiper) et ses 150 satellites en orbite et le partenariat européen OneWeb-Eutelsat, sont (très) loin derrière le service de SpaceX et ses désormais 10 000 satellites. 

Enfin, ce n’est pas n’importe quelle figure derrière ladite entreprise privée, mais bien Elon Musk, proche de Trump et qui ne cesse de défendre les groupes politiques d’extrême-droite en Europe, comme l’AfD allemande. Ce qui rend encore plus problématique le fait que l'existence de Starlink puisse devenir si critique pour la liberté d’expression à travers le monde, de l’Ukraine à l’Iran.

Enfin, plusieurs chercheurs, et notamment Vaibhav Bhosale, doctorant à l’Institut de Technologie de Géorgie (Georgia Tech), et Wesley Woo, doctorant à l’Institut polytechnique et université d'État de Virginie (Virginia Tech), arguent qu’en l’état, les services d’internet par satellite sont très loin d’être une panacée pour régler les problème d’accès, que ce soit pour les populations reculées et en zones blanches, ou pour les populations réprimées comme en Iran. La faute, selon eux, à des coûts d’équipements prohibitifs et une infrastructure encore loin d’être assez fiable, robuste et pouvant fournir des services à une large population.

Partant de ces constats, une coalition d’ONG, de groupes de la société civile et de think tanks, dont Access Now, Article 19, Witness, l’Atlantic Council états-unien et le Centre for Human Rights in Iran ont lancé une campagne appelant les entreprises technologiques et les décideurs politiques à accélérer le développement et le déploiement des technologies direct-to-cell (D2C), qui fourniraient des services d’accès à internet par satellite directement aux appareils des usagers (exemple : les smartphones), sans besoin de recourir à des paraboles satellites telles que celles de Starlink. 

“Compatible avec la plupart des téléphones fabriqués après 2020, déjà largement répandus en Iran, y compris dans les zones mal desservies, le D2C peut démocratiser la connectivité en temps de crise et permettre la documentation des violations depuis les communautés les plus touchées par la répression”, indique le communiqué.

Les signataires ont également publié une liste de requête pour favoriser la démocratisation des technologies direct-to-cell:

  • Supprimer les obstacles réglementaires à la connectivité humanitaire : les gouvernements doivent garantir que les exemptions aux sanctions, les licences et l’accès au spectre permettent aux services Internet par satellite de fonctionner dans les pays sous contrôle autoritaire, y compris pendant les coupures.
  • Prioriser les infrastructures satellite prêtes pour les crises : les fournisseurs de services satellite et les régulateurs doivent veiller à ce que la couverture, la capacité et les protocoles d’activation rapide soient conçus pour servir les zones en crise (et pas seulement les marchés rentables), permettant une utilisation immédiate en cas d’urgence.
  • Rendre la connectivité accessible aux populations en détresse : les services doivent être abordables, faciles à activer et compatibles avec les appareils couramment utilisés, notamment via des modèles de financement subventionnés ou mutualisés pour garantir l’accès pendant les coupures et les urgences.
  • Etablir des protocoles clairs de réponse d’urgence : les décideurs politiques et les entreprises doivent créer des mécanismes accélérés pour activer la connectivité en cas de crises documentées, afin de soutenir les soins médicaux, la coordination humanitaire, les contacts familiaux et la documentation des droits humains.
  • Investir dans des modèles durables de connectivité humanitaire : les agences de développement, les acteurs humanitaires et les entreprises privées doivent s’associer pour financer et développer la connectivité satellite pour les populations touchées par les crises, en construisant des modèles économiques viables à long terme assurant accessibilité et impact.

Pour les lecteurs de Coupe Circuit les plus à l’aise en anglais, voici quelques-uns des rapports sur lesquels je me suis appuyé pour cet article :

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