Internet Pro : prémices d’un "apartheid numérique" en Iran ?

Iran, analyse d’une coupure internet sans précédent - partie 3/3

Internet Pro : prémices d’un "apartheid numérique" en Iran ?
Photo by Javad Esmaeili / Unsplash

Cela fait maintenant plus de deux mois que la nouvelle coupure internet en Iran fait rage, et les moyens de contourner cette censure semblent de plus en plus compliqués pour les citoyens iraniens. 

En même temps, alors que la dissidence s’organise, les experts de la mesure internet ont identifié un très léger retour d’une certaine connectivité dans le pays.

D’après Doug Madory, directeur de l’analyse internet chez Kentik, le léger regain de trafic en Iran montre tous les signes de l’établissement de listes blanches et de la création d’un internet à plusieurs vitesses. Source : Kentik

En plus des possibles mises sur liste blanche de certains services nécessaires au bon fonctionnement du pays, cet infime sursaut de l'internet iranien est à créditer à "Internet Pro", un abonnement payant à destination, notamment, des entreprises et des commerçants, qui permet de bénéficier d’un accès à internet toujours refusé au reste de la population iranienne.

Ce système, dont l’existence a été récemment confirmé par le régime des mollahs, vient s'ajouter au réseau d’information national (NIN, en anglais), sorte d’intranet national établi en 2013, et aux cartes SIM blanches, qui permettent à certains VIP et proches du pouvoir un accès à un internet non censuré.

Pour une majorité de citoyens iraniens, tenter de contourner les restrictions numériques n’a jamais été aussi compliqué que depuis le début de la coupure qui a débuté fin février, à la suite de frappes aériennes américaines et israéliennes : dans la majorité des cas, l’usage de VPN classiques ne fait plus l'affaire.

Heureusement, il existe encore quelques lueurs d’espoir…

Je vous parlais, il y a quelques semaines, des difficultés logistiques et financières de se procurer des terminaux Starlink pour bénéficier d’un accès à internet par satellite, ainsi que des efforts du gouvernement iranien pour tuer dans l'œuf ces tentatives.

Le 11 mars, Evan Alireza Firoozi, directeur de l’ONG NetFreedom Pioneers, a publié un point d’étape sur le projet "Starlink for Freedom". Cette initiative, lancée en partenariat avec le Crisis Convergence Group et l’Emergency Connectivity Network, vise à acheminer des terminaux Starlink aux citoyens de régimes autoritaires, et notamment en Iran. Elle est financée uniquement via des dons publics, sans financement du gouvernement états-unien. 

Entre novembre 2025 et février 2026, NFP a livré 38 terminaux Starlink supplémentaires en Iran, portant le déploiement total à 56 terminaux depuis juin 2025.

D’autres initiatives existent, comme Starlink4Iran et son projet "NASNET Connect", qui vise à aider les utilisateurs à renforcer leur connexion Starlink avec une infrastructure réseau alimentée par des routeurs MikroTik et à la sécuriser via une architecture VPN ad hoc.

Certains experts des droits numériques estiment que plus de 50 000 terminaux Starlink sont aujourd’hui sur le territoire iranien, d’après la radio publique états-unienne NPR

Néanmoins, certains préfèrent se passer de Starlink pour éviter les représailles. Dans un article, Wired raconte que Mostafa Zadeh, un journaliste basé à Téhéran, a décidé de ne pas se connecter à une connexion Starlink, bien qu’il le pouvait. "Le risque que les services de renseignement iraniens détectent le signal satellite et le remontent jusqu'à moi était trop grand, explique-t-il. Une arrestation pour ce motif pourrait entraîner des accusations de trahison ou d'espionnage."

Un autre moyen de contournement qui s’est révélé relativement efficace en janvier dernier en Iran : Conduit, une application disponible sur ordinateur et mobile développée par l'entreprise Psiphon. Cette plateforme de pair-à-pair permet aux utilisateurs d'accéder à internet en acheminant leur trafic chiffré à travers un réseau d'appareils volontaires répartis dans le monde.

Psiphon a commencé à développer Conduit après les coupures internet massives en Iran en 2019, avec un financement du département d'Etat américain et de l'Open Technology Fund (OTF). 

Le projet a été affecté par les réductions de budget décidées par l'administration Trump, qui a sabré plusieurs initiatives en faveur d'un internet ouvert dans le cadre d'une réduction plus large de l'aide internationale américaine. Finalement, en février 2026, le département d'Etat a débloqué des fonds pour la recherche et le développement de Conduit, et l'OTF a proposé un nouveau contrat pour aider à couvrir les coûts liés à l'utilisation des données. 

Au total, Psiphon a observé près de 19 millions d'utilisateurs uniques de Conduit en Iran en janvier, et plus de 21 millions en février. "C'est tout simplement incroyable, l'ampleur est impressionnante", a déclaré Ali Tehrani, directeur des opérations de Psiphon à Washington, dans les colonnes de Wired.

Début février 2026, environ 375 000 relais ("Conduit stations") fonctionnaient en dehors de l'Iran. 

Avec les récentes coupures internet totales, l'accès aux outils de contournement les plus sophistiqués a été fortement limité, y compris Starlink et Conduit.

Toutefois, Conduit a encore permis à 60 000 à 100 000 Iraniens par jour de se connecter début mars. "La connectivité est tombée à 1%, mais elle n'a jamais été à zéro", précise Tehrani. 

Une troisième option de contournement est à chercher, de nouveau, du côté de NetFreedom Pioneers.

Mehdi Yahyanejad, entrepreneur irano-américain, est l'un des cofondateurs de l'ONG. Il a développé Toosheh, une technologie permettant de diffuser des informations en temps réel en Iran.

Cette solution, qui repose sur une approche que l’on pourrait qualifier de low-tech, exploite l'utilisation répandue de la télévision par satellite en Iran, malgré son interdiction officielle. Contrairement aux chaînes par abonnement, comme DirecTV et Dish Network, les signaux satellites sont gratuits et non chiffrés et peuvent être captés sans abonnement et même enregistrés.

En utilisant des cartes de diffusion vidéo numérique (DVB, pour Digital Video Broadcasting), qui captent les signaux de télévision numérique par satellite et se connectent à un ordinateur, certains utilisateurs transforment leur équipement en récepteurs satellites capables de recevoir et de décoder ces signaux. Ils peuvent ainsi stocker des contenus et télécharger des données via des canaux dédiés. Avec Toosheh, Yahyanejad transforme cette approche matérielle en solution logicielle, qui ne requiert pas d’équipement spécifique.

Firoozi explique le fonctionnement de cette technologie dans les colonnes du magazine IEEE Spectrum

Tout commence avec un constat : un récepteur satellite ne distingue pas entre les données classiques (comme celles de la télévision) et d’autres types de données tant qu’elles sont encodées dans un flux MPEG. C'est pourquoi les concepteurs de Toosheh - "besace" en farsi - ont eu l'idée d'intégrer leurs données (composées de documents, de vidéos, et d’autres types d’informations) dans une couche du flux satellite.

Pour diffuser ces données encodées, Toosheh utilise un ou plusieurs satellites Yahsat, des satellites télécoms en orbite géostationnaire exploités par une société basée aux Emirats arabes unis. Le flux est ensuite capté, stocké, puis décodé par le logiciel Toosheh. Les contenus peuvent être consultés sur un ordinateur ou un smartphone, sans laisser de trace, car Toosheh ne conserve aucun journal d'activité, assurant ainsi l'anonymat des utilisateurs.

Toosheh, mode d’emploi en huit étapes : 1. Des curateurs de contenu de chez NetFreedom Pioneers rassemblent des fichiers (articles de presse, vidéos, audios et logiciels). 2. Le logiciel d'encodage de Toosheh compresse ces fichiers en un ensemble au format .ts, créant un flux de transport MPEG. 3. Ce flux est téléchargé sur un serveur pour la transmission. 4. Cette transmission se réalise via un canal de télévision en clair sur un satellite Yahsat [5] positionné au-dessus du Moyen-Orient pour couvrir la région. 6. Les récepteurs satellites captent directement ces flux de données, qui sont téléchargés sur des ordinateurs, smartphones et autres appareils [7], puis décodés par le logiciel Toosheh [8]. Source : Chris Philpot, IEEE Spectrum

Comme le précise Firoozi, Toosheh ne donne pas accès à internet et ne fonctionne pas comme le web, où l’on cherche une information. "En revanche, il permet à ses utilisateurs de recevoir automatiquement des fichiers sélectionnés avec soin, un peu comme un magazine numérique, pouvant atteindre plusieurs gigaoctets de données."

Cette technologie a déjà permis de diffuser divers contenus en Iran, notamment des tutoriels de premiers secours pour les secouristes et les manifestants blessés, ainsi que des reportages non censurés provenant de médias comme BBC Persian, Iran International, IranWire ou encore Voice of America en farsi (VOA Farsi). Elle a également servi à distribuer des logiciels essentiels, en particulier des outils permettant de contourner la censure et la surveillance.

Bien que Toosheh soit gratuit pour les utilisateurs, hormis l'achat d'une antenne et d'un récepteur satellite, la diffusion des données engendre des coûts importants. Comme l'explique Firoozi : "Nous devons payer des dizaines de milliers de dollars par mois pour la bande passante satellite." Il ajoute : "Nous avions reçu un financement du département d’Etat américain, mais en août 2025, ce financement a pris fin, nous contraignant à suspendre les services en Iran."

La relance de Toosheh est devenue une priorité lorsque les manifestations de décembre ont éclaté. Selon le directeur exécutif de NFP, Pour relancer Toosheh, l’ONG a eu besoin "d’environ 50 000 dollars par mois", soit 42 600 euros mensuels. Cette somme a été collectée auprès de donateurs privés pour quelques mois.

Actuellement, NFP développe de nouvelles fonctionnalités telles que la curation intelligente de contenu et la priorisation automatique des paquets de données en fonction des besoins géographiques ou situationnels. L’ONG expérimente aussi des outils de partage local qui permettent aux utilisateurs ayant reçu des documents via Toosheh de redistribuer ces fichiers via des points d'accès Wi-Fi ou d'autres réseaux hors ligne. 

"Cela pourrait étendre la portée du système vers des zones sinistrées, des zones de conflit et des régions touchées par le climat où les infrastructures peuvent être détruites", indique Firoozi dans IEEE Spectrum.

Et les ambitions de l’homme pour ce projet vont même au-delà des frontières iraniennes. "A l’avenir, nous envisageons que Toosheh devienne un élément fondamental de la résilience numérique mondiale. Il est non censuré, intraçable et résistant aux coupures imposées par les gouvernements", déclare-t-il, tout en reconnaissant qu’il peut être difficile de faire comprendre l'utilité de cette technologie descendante à ceux qui bénéficient d’un "accès ouvert à internet" et "vivent dans un monde libre".

D’autres moyens de contournement de la censure numérique existent, mais ils sont souvent limités, comme Bitchat, l’appli de communication via Bluetooth développée par l’ancien PDG de Twitter, Jack Dorsey, ou assez techniques, comme les protocoles VPN VLESS, AmneziaWG ou les réseaux "mesh" (réseaux décentralisés de proximité).

Regain de connectivité en Iran : signe de l’introduction d’un "apartheid numérique"

D’après de nombreux experts, ces deux coupures internet pourraient n’être que le début d’une nouvelle phase de censure numérique dans le pays. L’Iran (comme la Russie, d’ailleurs) se préparerait à déployer un internet à plusieurs vitesses ou "internet de classe" ("Internet-e-Tabaqati", en farsi). 

Un système que Filterwatch, un site d’enquêtes dédiées aux droits numériques en Iran, soutenu par le Miaan Group, décrit comme une "architecture discriminatoire" et que l’Iran Human Rights Monitor appelle même un "apartheid numérique".

A la suite de la récente guerre de 12 jours, le 15 juillet, lors d’une réunion du Conseil suprême du cyberespace à laquelle assistaient les trois chefs des branches du gouvernement iranien, le conseil a approuvé à l’unanimité le règlement d’application d’un nouvel organe intitulé "Comité pour la facilitation des activités numériques des entreprises".

D’après le Conseil national irano-américain (National Iranian American Council, ou NIAC, en VO), ONG basée à Washington, le comité serait un mécanisme pour accorder un accès sélectif à un internet non restreint à un groupe limité d’entreprises numériques.

Amir Siah, chef par intérim de la Division économique et réglementaire du Centre national du cyberespace, a confirmé cette évolution lors d’une conférence parrainée par le gouvernement intitulée "Internet et l’avenir de l’Iran", poursuit le NIAC. Il a indiqué que le comité avait déjà accordé un accès à un internet ouvert à certaines entreprises, citant des exemples de sociétés ayant soumis leurs adresses IP et obtenu un accès élargi.

Les analystes consultés par le NIAC considèrent que la session du Conseil suprême de cette semaine et l’adoption du règlement d’application constituent un feu vert officiel pour une politique nationale de stratification d’internet. 

Plus récemment, plusieurs observateurs aguerris du trafic internet ont noté un retour infime mais notable d’une certaine connectivité en Iran. Pour Doug Madory, directeur de l’analyse internet chez Kentik, pas de doute : ce regain de connexions est dû à la mise en place de listes blanches

Augmentation progressive du trafic internet en Iran depuis la mi-mars. Source : Kentik

Et Madory n’est pas le seul à tirer cette conclusion : dans deux rapports distincts, les chercheurs d’IODA, l’Internet Outage Detection and Analysis - un projet de recherche du Georgia Institute of Technology, ou Georgia Tech, à Atlanta - et d’IPinfo, un service commercial de renseignement sur les adresses IP, font le même constat.

D’ailleurs, ces experts avaient déjà une actualité encore plus tangible sur laquelle s’appuyer pour offrir cette analyse : l'établissement, le 14 mars, d’un nouveau service d’accès à internet payant en Iran, appelé "Internet Pro".

La veille, Sattar Hashemi, le ministre iranien de l’Information et des Technologies de communications, avait annoncé sur X que des négociations étaient en cours pour rouvrir l’accès à certaines adresses IP liées à des services essentiels pour les Iraniens.

Le 14, le même ministre s’est fendu d’une tribune dévoilant le plan du gouvernement dans le quotidien Shargh, en employant des termes comme "souveraineté de l’internet", "infrastructure stratégique" et "gouvernance numérique" face à la "connectivité mondiale".

D’après Filterwatch, derrière ce langage technocratique en apparence neutre de Hashemi se dissimulait une déclaration sans équivoque : l’Iran souhaite couper définitivement tout accès public à l’internet international et n’autoriser qu’un accès sélectif à des utilisateurs spécifiques.

Internet Pro : comment ça marche ?

C’est ainsi qu’Internet Pro voit le jour. Ce service d’accès à internet est réservé à une minorité d’utilisateurs en Iran et conçu pour offrir un accès partiel et contrôlé au réseau mondial, contrairement à l’internet public qui reste largement censuré et surveillé. 

Ce système ne permet pas une liberté totale, mais il offre des avantages significatifs par rapport à l’internet standard iranien : des connexions plus stables, des vitesses améliorées et l’accès à certaines applications ou sites bloqués pour la majorité de la population, comme WhatsApp, tout en maintenant des restrictions sur d’autres plateformes comme Telegram. Cependant, cet accès n’est pas universel et dépend entièrement de critères stricts définis par les autorités.

Pour obtenir Internet Pro, il faut d’abord prouver son éligibilité en fournissant des documents justifiant un besoin professionnel ou économique. Les critères incluent généralement la possession d’une entreprise enregistrée avec une licence commerciale, un numéro d’identification d’une société, une carte professionnelle pour les commerçants, ou encore un statut lié à un secteur stratégique comme la santé, l’éducation ou les médias. Les autorités évaluent également des facteurs moins explicites, tels que l’âge, le genre, le niveau d’éducation ou la fiabilité politique présumée du demandeur. 

Par exemple, un médecin pourrait se voir accorder l’accès à des revues médicales internationales, tandis qu’un journaliste pourrait bénéficier d’un accès limité à certains médias étrangers, sous surveillance constante, indique Filterwatch. À l’inverse, un simple citoyen sans justification professionnelle se verra refuser cet accès ou se contentera d’un internet national fortement restreint.

La procédure pour obtenir Internet Pro est longue et exigeante. Le demandeur doit d’abord se rendre sur le portail en ligne d’un opérateur télécom iranien, comme Mobile Communications of Iran (MCI), Irancell ou Rightel, et remplir un formulaire détaillé avec ses informations personnelles, professionnelles et son numéro de téléphone mobile, qui doit être enregistré à son nom.

Publicité de Rightel pour le service Internet Pro. Source : Kentik

Pour les commerçants ou petits entrepreneurs, une démarche en personne auprès de la Chambre de commerce locale est souvent nécessaire, accompagnée de preuves d’activité comme des factures ou des registres commerciaux. Une fois la demande déposée, les autorités procèdent à une vérification approfondie, incluant une double authentification où le numéro de téléphone est croisé avec la carte d’identité nationale du demandeur. 

Si tous les critères sont remplis, l’accès est accordé sous forme d’une IP statique, une adresse internet fixe qui permet d’identifier l’utilisateur. Le demandeur doit alors signer un engagement formel promettant de ne pas utiliser cet accès à des fins illégales, avant que le service ne soit activé, généralement sous une à quatre semaines.

Le coût d’Internet Pro n’est pas officiellement précisé, mais il dépasse largement celui d’un forfait internet classique. Les frais de dossier s’élèvent probablement entre 500 000 et 1 000 000 de rials iraniens (environ 10 à 25 euros), tandis que l’abonnement mensuel pourrait varier entre 500 000 et 2 000 000 de rials (10 à 50 euros), selon le niveau d’accès accordé. 

"Actuellement, les utilisateurs peuvent acheter un forfait de 50 Go chez Irancell, déconnecté d’internet mondial, pour environ 400 000 tomans [environ 6,67 euros], explique Yashar Soltani, un journaliste d’investigation iranien, dans une nouvelle enquête, relayée par IranWire. Parallèlement, ils doivent débourser 2,5 millions de tomans [environ 41,67 euros] auprès de Hamrah-e Aval [le nom farsi de MCI, ndlr] pour obtenir 50 Go d’Internet Pro et retrouver un accès au réseau mondial."

Les grandes entreprises ou les secteurs jugés stratégiques paient sans doute plus cher, tandis que les petits commerçants bénéficient de tarifs légèrement inférieurs. Une fois l’accès obtenu, l’utilisateur dispose d’un internet partiellement ouvert, mais entièrement surveillé. Toutes les activités en ligne sont tracées, et toute tentative de contourner les restrictions, comme l’utilisation d’un VPN, peut entraîner la suppression immédiate de l’accès, voire des poursuites judiciaires.

Par ailleurs, il n’est pas inconcevable que les règles qui régissent Internet Pro puissent évoluer à tout moment, et les autorités se réservent le droit de modifier les niveaux d’accès en fonction de leurs priorités politiques ou sécuritaires. 

Ce système permet ainsi de créer une hiérarchie numérique où l’accès à l’information devient un privilège réservé à une élite économique, politique ou professionnelle, tout en maintenant une surveillance constante sur les activités en ligne.

Ce constat s’aligne d’ailleurs avec les observations des chercheurs d’IODA, qui notent, depuis leur observatoire à l’extérieur de l’Iran, trois niveaux de trafic internet:

  1. L’internet global en Iran est toujours largement coupé, comme le montrent les signaux de l’outil Active Probing d’IODA.
  2. Certains services essentiels du réseau d’information national, ou NIN, sont de nouveau accessibles à tous, comme des services iraniens ou encore Google Search et Google Images. 
  3. Certains autres services, beaucoup utilisés dans le cadre du travail, comme Google Maps, semblent de nouveau accessibles pour un nombre réduit d’Iraniens, laissant penser que cela est dû au service Internet Pro.
Les chercheurs d’IODA ont observé trois niveaux d’accès à internet en Iran grâce à leurs outils de mesure du trafic internet. Source : IODA

Internet Pro : un système “temporaire”, assure le régime iranien

Selon Shadab Hatami, journaliste pour BBC Monitoring, les autorités iraniennes présentent officiellement Internet Pro non pas comme un système de discrimination numérique, mais comme une réponse pragmatique à des circonstances exceptionnelles. Hatami rapporte ainsi que la porte-parole du gouvernement, Fatemeh Mohajerani, a justifié le programme en affirmant qu'il repose sur des approbations à caractère sécuritaire et qu'il vise à "soutenir l'activité économique dans les conditions actuelles". 

Elle aurait toutefois tenu à préciser que "le gouvernement rejette toute forme d'inégalité en matière de communication", tout en reconnaissant que "des conditions de crise peuvent nécessiter des restrictions temporaires sur l'accès".

Hatami souligne néanmoins que les autorités iraniennes n'ont pas parlé d'une seule voix sur ce dossier. Un conseiller du ministère des Technologies de communications aurait ainsi déclaré que le programme "n'avait pas été introduit par le ministère ni par le gouvernement", rejetant par ailleurs le concept même d'un "internet à plusieurs vitesses" et réaffirmant le principe d'un accès égal pour tous les utilisateurs. 

Dans le même esprit, un conseiller haut placé de la présidence aurait insisté sur le caractère strictement provisoire du dispositif, affirmant que "l'accès complet à l'internet international serait rétabli dès que les circonstances le permettraient", rapporte Hatami.

Ce qui frappe dans l'analyse du journaliste de BBC Monitoring, c'est la récurrence du registre de la temporalité dans le discours officiel. Les autorités s'emploient systématiquement à présenter les restrictions comme passagères, liées à un contexte exceptionnel, et non comme un choix structurel ou idéologique. Cette posture leur permet de se distancier des accusations de censure délibérée tout en maintenant, dans les faits, un accès différencié selon les catégories d'utilisateurs.

Paradoxalement, note Hatami, c'est le chef du pouvoir judiciaire lui-même, Gholamhossein Mohseni Ejei, qui a ordonné une enquête sur les irrégularités dans la distribution du service, citant des rapports selon lesquels des accès auraient été revendus à prix élevé en dehors des circuits officiels. Il aurait qualifié ces pratiques de possibles actes de "discrimination" et de "corruption". 

Cette intervention judiciaire révèle une tension interne au système : si le gouvernement défend le principe du programme, il reconnaît implicitement que sa mise en œuvre a échappé à tout contrôle, ouvrant la voie à des abus que les autorités elles-mêmes peinent à justifier publiquement.

Pour l’équipe de Filterwatch, en revanche, Internet Pro n’est que la plus récente itération de la nouvelle politique de contrôle de l’information (et de l’internet) du régime iranien. qui a été appelé "internet de classe" ou "VPN légal" par le passé. 

"Jusqu'à présent, l'approche politique de l'Iran consistait à fournir au grand public une connectivité à l'internet mondial, de plus en plus soumise à une lourde censure et à des blocages au cas par cas au fil du temps. Parallèlement, l'Iran construisait son propre intranet national, le réseau national d'information (NIN), doté d'outils, de services et d'infrastructures domestiques", indiquent les chercheurs de Filterwatch.

"Comme l'expose un rapport de janvier 2026, ce modèle a disparu et a été remplacé par une position politique selon laquelle l'accès du public à l'internet mondial doit par défaut correspondre à une déconnexion, ou à la restriction la plus sévère, et que seuls des groupes, des institutions ou des utilisateurs agréés spécifiques doivent pouvoir accéder aux contenus et aux plateformes de communication de l'internet mondial. 
Dans ce cadre stratégique, l'accès à internet n'est plus considéré comme un service public ou un droit pour l'ensemble des citoyens et résidents d'Iran ; il constitue désormais un privilège accordé par le gouvernement. L'accès est calibré en fonction de considérations sécuritaires, d'impératifs économiques, d'objectifs de gouvernance et de priorités définies de manière descendante. 
De surcroît, même les utilisateurs privilégiés seront vraisemblablement soumis à des frais. Ce nouveau cadre a fait évoluer les contrôles informationnels de la République islamique en les éloignant de la censure classique pour les orienter vers une architecture discriminatoire, la majorité des utilisateurs étant cantonnée au seul NIN iranien, restreint, massivement surveillé et étroitement contrôlé."
Chronologie de l’évolution de la politique de contrôle de l’information et de l’accès à internet par le régime iranien. Source : Filterwatch

Censure internet : les justifications fallacieuses du régime iranien

En outre, plusieurs facteurs incitent à conclure que les justifications avancées par le régime pour la coupure internet et l’établissement de ce système "temporaire" qu’est Internet Pro ne tiennent pas debout, d’après plusieurs spécialistes.

La coupure internet est nécessaire pour assurer la sécurité nationale du pays ? Soltani souligne l’absurdité de cette affirmation : si l’accès à internet menace vraiment la sécurité nationale, pourquoi son déblocage devient-il soudainement possible en payant plus cher ? Il estime que de nombreux Iraniens y voient la preuve que des intérêts puissants ont découvert un marché extrêmement lucratif, qu’ils n’ont aucune intention d’abandonner.

La coupure internet permet de prévenir les cyberattaques ? Javadi Yeganeh, sociologue à l’université de Téhéran, qui a qualifié cette pratique de "discriminatoire et humiliante" a mis en avant que les militaires et les diplomates iraniens, probablement les figures les plus sensibles à être ciblées par des cyberattaques, avaient pourtant, eux, bien accès à internet (via les fameuses cartes SIM blanches) quand le reste du pays demeure hors ligne. Sans compter que l’arrivée d’Internet Pro, qui "rend" l’accès à internet à des entreprises, également des cibles de choix pour de potentiels hackers désireux d’affaiblir l’Iran, décrédibilise encore plus cette excuse.

L’introduction d’Internet Pro protège l’économie du pays ? Pour l’équipe de journalistes derrière le Substack Factnameh, le coût de la coupure internet est colossal, amputant le pays d’environ 40 millions de dollars (34 millions d’euros) par jour. D’autres parlent même de 80 millions de dollars (68 millions d’euros) par jour… Et ce n’est probablement pas Internet Pro, par ailleurs payant pour ceux qui souhaitent en bénéficier, qui va renflouer les caisses. 

En réalité, derrière ces justifications officielles se cache une réalité plus sombre : Internet Pro est avant tout un outil de contrôle social et de censure. En offrant un accès sélectif, le gouvernement iranien renforce les inégalités d’accès à l’information et renforce son emprise sur la circulation des idées. 

Pour la majorité des Iraniens, l’internet reste un espace de plus en plus restreint, où les applications locales comme Soroush ou Gap remplacent les plateformes internationales, et où l’utilisation de méthodes de contournement, bien que risquée, devient une nécessité pour accéder à une information libre. 

Dans ce contexte, Internet Pro n’est pas seulement un forfait internet premium, mais bien un mécanisme de pouvoir, où l’accès au réseau mondial n’est plus un droit, mais une faveur accordée sous conditions.

D'ailleurs, le régime iranien avoue parfois, à demi-mots, les vraies raisons derrière ce système : une porte-parole du gouvernement iranien a annoncé début mars que l'accès à internet était accordé à ceux qui peuvent "porter la voix du gouvernement plus loin", aveu explicite que la connectivité était distribuée comme une récompense à la loyauté, et non pour des raisons de sécurité. 

Enfin, ce système permet aussi à quelques entrepreneurs, proches du régime ou non, mais probablement loyaux, de s’enrichir. Selon Soltani, des individus et des entreprises ayant accès à des serveurs domestiques, qui maintiennent une connectivité mondiale sans restriction, inaccessible aux utilisateurs ordinaires, ont probablement gagné des millions d’euros. Le journaliste d’investigation cite notamment Vroute comme exemple, décrivant cette entreprise comme une société vendant ouvertement des services VPN tout en fonctionnant avec une passerelle de paiement en ligne.

Le satellite : solution d’avenir contre la censure numérique ?

Que faire face à cette tendance à la censure ? Si les appels du pied d’un groupe de défenseurs des droits numériques à l’Union internationale des télécommunications (UIT) pour interdire de telles pratiques semblent pour l’instant faire choux blanc, une autre suit son chemin.

Une coalition d’ONG, de groupes de la société civile et de think tanks, dont Access Now, Article 19, Witness, l’Atlantic Council états-unien et le Centre for Human Rights in Iran ont lancé une campagne appelant les entreprises technologiques et les décideurs politiques à accélérer le développement et le déploiement des technologies direct-to-cell (D2C), qui fourniraient des services d’accès à internet par satellite directement aux appareils des usagers (exemple : les smartphones), sans besoin de recourir à des paraboles satellites telles que celles de Starlink. 

"Compatible avec la plupart des téléphones fabriqués après 2020, déjà largement répandus en Iran, y compris dans les zones mal desservies, le D2C peut démocratiser la connectivité en temps de crise et permettre la documentation des violations depuis les communautés les plus touchées par la répression", indique le communiqué.

Les signataires ont également publié une liste de requête pour favoriser la démocratisation des technologies direct-to-cell:

  • Supprimer les obstacles réglementaires à la connectivité humanitaire : les gouvernements doivent garantir que les exemptions aux sanctions, les licences et l’accès au spectre permettent aux services Internet par satellite de fonctionner dans les pays sous contrôle autoritaire, y compris pendant les coupures.
  • Prioriser les infrastructures satellite prêtes pour les crises : les fournisseurs de services satellite et les régulateurs doivent veiller à ce que la couverture, la capacité et les protocoles d’activation rapide soient conçus pour servir les zones en crise (et pas seulement les marchés rentables), permettant une utilisation immédiate en cas d’urgence.
  • Rendre la connectivité accessible aux populations en détresse : les services doivent être abordables, faciles à activer et compatibles avec les appareils couramment utilisés, notamment via des modèles de financement subventionnés ou mutualisés pour garantir l’accès pendant les coupures et les urgences.
  • Etablir des protocoles clairs de réponse d’urgence : les décideurs politiques et les entreprises doivent créer des mécanismes accélérés pour activer la connectivité en cas de crises documentées, afin de soutenir les soins médicaux, la coordination humanitaire, les contacts familiaux et la documentation des droits humains.
  • Investir dans des modèles durables de connectivité humanitaire : les agences de développement, les acteurs humanitaires et les entreprises privées doivent s’associer pour financer et développer la connectivité satellite pour les populations touchées par les crises, en construisant des modèles économiques viables à long terme assurant accessibilité et impact.

Si le chemin est encore long pour bâtir des infrastructures technologiques résistantes à la censure numérique, la dissidence iranienne s’organise, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières du pays.


Pour les lecteurs de Coupe Circuit les plus à l’aise en anglais, voici quelques-uns des rapports sur lesquels je me suis appuyé pour cet article et les précédents volets de la série :

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